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«Salut Chef !
Un petit texto pour parler de moi... tout va bien. Pinocchio le spectacle qu’on a joué pendant les vacances s’est très bien passé. Sinon je n’ai pas du tout profité des vacances pour me reposer et là on attaque un cabaret avec Pierre !! Attention ! Et toi comment vas-tu ?
»

Je relis ton dernier SMS.
J’y avais pas répondu.
Enfin, plusieurs fois j’avais répondu dans ma tête.
Je te disais que j’étais heureux pour toi, heureux de savoir que tu avançais dans ce métier. Que pour ça je te faisais confiance.
Je t’imaginais t’éclater dans cette foutue ville où y a rien d’autre à faire que du théâtre et des teufs. Alors forcement on fait beaucoup de théâtre, et autant de teufs.
Ah si, dans cette ville on peut aussi se foutre de la gueule de l’accent des gens. Pour ça aussi je te fais confiance. Peut-être il y avait de la pudeur dans ma non-réponse. La fierté du parcours que tu entamais, l’honneur diffus que j’avais que tu tiennes à le partager avec moi.

Et puis pourquoi tu m’appelles « chef » ?
Tu te moques de moi ? Je te regarde j’ai un sourire en coin.
Tu aimais l’impertinence et tu savais chercher, trouver là ma complicité. Oui, la répète a commencé depuis 5 minutes on t’attend mais ok finis ta clope.
Tes petites victoires sur mon autorité de chef, je te les offrais avec plaisir. La confiance qu’a pas besoin de mots. M’emmerde pas avec ma clope tu sais qu’une fois au plateau je vais bosser comme un malade.
Oui je sais.
Je te fais un sourire qui dit alors finis ta clope mais tu vois je suis quand même un peu obligé d’avoir l’air saoulé, pour la forme.
De ça aussi tu te moquais, et t’avais bien raison. S’il te plait, moque-toi encore, n’arrête jamais. Qu’on se marre.

Tu me demandes comment je vais. Là, je sais pas trop, j’ai du mal à respirer et j’ai froid aux tripes. Il y a des évènement qui font ça, du froid, la sensation qu’il n’y a plus rien à l’intérieur de soi. Ça sonne creux, vide, juste du froid, et un abominable costume en poils de yack qui traîne dans l’atelier suffirait pas à protéger de ce froid-là.

Il parait qu’il y a pas d’âge pour mourir. J’en sais rien.
Je sais pourtant qu’il y a des âges pour pas mourir.
Il y a plein de gens beaucoup trop vieux et beaucoup trop cons qui ne meurent pas, et puis il y a toi maintenant qui es beaucoup trop mort. Alors non ça va pas.

Comment on supporte qu’il y ait eu cette chose autour de ton coeur, Une chose plus forte que toi qui pourtant l’étais tellement.
On sait dire le nom mais on sait pas à quoi ça ressemble,
Cette chose qui prive de toi,

Qui nous laisse seuls dans le froid avec le paradoxe de nos souvenirs aux couleurs radieuses.
Puis s’efface aussi l’adulte, l’homme qu’on imagine qui tu allais devenir. Je crois qu’on l’aimait beaucoup, par avance. Et maintenant on pleure,
On pleure toi qui es trop mort et celui que tu devenais.
On avait hâte. On pleure nos anticipations confiantes.
On pleure de rage de cette chose à qui tu as dit « attends encore 105 ans je finis ma clope » et qu’a pas voulu.
Cette chose autour de ton coeur qui ne comprend rien à l’impertinence, qui est sourde à la confiance mais qui connaît l’injustice.
Putain. ça rassurerait que t’aies essayé de l’embrouiller, que t’aies fait un bras d’honneur planqué sous la table. J’espère, je suis certain que c’est ce que tu feras, là où tu es, mais dans 5 minutes quand t’auras fini ta clope.

Comment on supporte les pointillés avec lesquels tu nous laisses ? J’aurais voulu jamais te demander ça.
Si ça se trouve la réponse était dans une réplique, mais on n’a rien compris parce qu’avec ton enthousiasme t’’as encore bouffé un mot sur deux. Et puis là, on peut pas recommencer.
Alors on va garder les souvenirs et les pointillés. Les recopier, les découper, les colorier, en faire des dessins ou des cocottes.
Respirer un grand coup. Jouer à remplir le vide de toi.

Nathanaël Frérot

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